Soyons vigilants face aux dérives d'une « société de vigilance » !

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Le président Macron prône une « société de vigilance ». Alors que les experts de la prévention de l'extrémisme et de la violence extrême dénoncent l'approche contre-productive du tout-sécuritaire, on voudrait faire de la société française une immense compagnie privée de sécurité et une large communauté de délation, ce qui réveille forcément de sombres souvenirs.

En s'adressant le 8 octobre aux fonctionnaires de la Préfecture de police de Paris, où l'agent administratif Mickaël Harpon avait poignardé le 3 octobre quatre de ses collègues, Emmanuel Macron a déclaré :

« Vos collègues sont tombés sous les coups d’un islam dévoyé et porteur de mort qu'il nous revient d'éradiquer. […] L'administration seule et tous les services de l'Etat ne sauraient venir à bout de l'hydre islamiste. […] Une société de vigilance, voilà ce qu'il nous revient de bâtir. [Une société où il faudra désormais, selon le chef de l'Etat] savoir repérer à l'école, au travail, dans les lieux de culte, près de chez soi, les relâchements, les déviations, ces petits gestes qui signalent un éloignement avec les lois et les valeurs de la République ». (1)

Son ministre de l'intérieur, et exégète pour la circonstance, Christophe Castaner, est venu ensuite expliquer ces faits et gestes que le président Macron incite les Français à repérer :

« Parmi ces signes qui doivent être relevés : une pratique religieuse rigoriste, particulièrement exacerbée en période de ramadhan. C'est un signe, qui doit permettre de déclencher une alerte sur ces sujets. Ces signes sont souvent d'autant plus évidents qu'ils sont liés à un changement de comportement constaté dans l'entourage ou dans l'individu lui-même. Le port de la barbe, le fait, et ça a été évoqué dans le cas dont nous parlons, qu'il fasse la bise ou qu'il ne la fasse plus. […] De la même façon, est-ce que l'individu accepte de faire équipe avec une femme ou pas ? Est-ce qu'il a une pratique régulière et ostentatoire de la prière rituelle ? Est-ce qu'on a la présence d'une hyperkératose au milieu du front, c'est la tabaâ ? […] Ou le port du voile intégral pour un fonctionnaire féminin sur la voie publique. Ce sont des indices qui doivent effectivement permettre de déclencher une enquête approfondie pour avancer sur ces sujets. » (2)

Ainsi, dorénavant un adolescent qui refusera de faire la bise aux filles dans la cour de son collège devra être dénoncé, un travailleur qui n'aura pas eu le temps pendant quelques jours de se raser, et qui montrera une barbe à la Castaner devra être dénoncé, un employé qui pendant sa pause de midi ira faire sa prière du Vendredi devra être dénoncé, un fonctionnaire qui déclinera l'invitation de ses collègues à une collation pendant le mois de ramadhan devra être dénoncé.

Il fut un temps où des amis tunisiens résidant en Europe, avant de prendre l'avion pour aller passer des vacances en Tunisie, sous la dictature de Benali, s'appliquaient du talc pour bébés sur le front pour cacher leur hyperkératose.

Il y a quelques années, lors d'une conversation avec la responsable d'un think-tank chinois réputé celle-ci me confia que : « Nos musulmans en Chine sont devenus extrémistes ces dernières années ». Je lui ai alors demandé de me préciser comment, et sa réponse fut la suivante : « Ils ne boivent plus d'alcool ». J'ai tenté à l'époque de m'expliquer cette réponse aberrante par l'éloignement culturel des Hans des populations musulmanes ou par l'effet de décennies de communisme pur et dur qui a étouffé l'expression religieuse et causé une analphabétisation en matière du fait religieux.

Mais lorsque ce genre de propos viennent du gouvernement d'un pays dont l'histoire et la géographie le rendent si proche de l'espace religieux de l’Islam, la seule explication est l'aveuglement politique et idéologique et une fuite en avant vers plus de « sécuritisme », cette forme corrompue du concept de sécurité qui, comme la paix, est un besoin essentiel et un droit humain fondamental. Cette idéologie fondée sur la conviction que la sécurité est le seul moyen de lutter contre la violence extrême et le terrorisme, et d'instaurer la paix, mettant l'accent sur la sécurité de l'Etat, ignorant la sécurité humaine. Le « sécuritisme » n'est rien d'autre que l'image miroir du terrorisme : ils se nourrissent mutuellement et transgressent tous les deux le droit international des droits de l’homme.

Dans la lutte contre la violence et l'extrémisme, les mots ont un sens, l'utilisation de la terminologie appropriée est d'une importance capitale. Il est essentiel, pour une action efficace, de faire la distinction entre l'extrémisme, le radicalisme et la violence et de comprendre comment ces concepts se rapportent les uns aux autres (3). Il est également important d'être conscient des différentes voies de la haine et de la violence et de comprendre le processus d'extrémisation dans toute sa complexité. C'est une condition préalable à la conception de tout programme de désextrémisation qui cherche à avoir un impact réel. Les approches de sécurité dure ont montré leurs limites. Il est temps d'investir dans la transformation des conflits et d'adopter des approches holistiques qui prennent en compte toutes les étapes du processus d'extrémisation et tous les facteurs qui poussent et attirent à la violence, y compris les causes profondes, les circonstances aggravantes et l'environnement favorable.

Abbas Aroua


Références

(1) www.lefigaro.fr/politique/macron-veut-une-societe-de-vigilance-face-a-l-islam-radical-20191008
(2) www.twitter.com/LCP/status/1181613887013212160
(3) Addressing Violence and Extremism: The Importance of Terminology. Abbas Aroua. Cordoba Foundation of Geneva. Research Papers. Geneva (2018)
http://cordoue.ch/en/publications-mega/research-papers/727-addressing-violence-and-extremism-the-importance-of-terminology

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Commentaires

  • L'islam est le problème, il a le germe de l'extrémisme en lui. Chacun lit le Coran comme il veut. En attendant que l'islam fasse sa "révolution" philosophique qui fera disparaître l'extrémisme, les Etats n'ont pas le choix d'agir.

    Si les errances individuelles dans un contexte de société peuvent créer des terroristes, c'est bien l'islam qui accompagne l'individu à l'extrémisme.

    De même qu'il a fallu éradiquer le nazisme, le salafisme doit l'être. Si la radicalité induit la haine, il faut la combattre.

    Le radicalisé exclu les autres de son univers, alors il n'y a pas à prendre des gants. Il n'est pas bienvenue dans la société.

    N'accuser donc pas un Etat d'agir. C'est l'islam que vous devez interpeler, notamment, ceux qui interprètent le Coran, ceux qui dissémine le salafisme.

    Ou est la dérive ? Dans la vigilance ou dans l'islam ?

  • @motus

    C'est votre droit, et le plein exercice de de votre liberté d’opinion, de voir le problème dans une religion qui a plus de 14 siècles, pratiquée par plus d'un milliard et demi d'individus dans les cinq continents. Mais SVP évitez de reprendre les schémas trop simplificateurs du genre salafisme = nazisme. Ce courant est beaucoup plus complexe que vous ne le croyez, comme le montre cet article :

    The Salafiscape in the wake of the 'Arab spring'
    http://cordoue.ch/en/publications-mega/research-papers/463-the-salafiscape-in-the-wake-of-the-arab-spring

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