Lettres au Pape Benoît XVI (30/12/2009)

Lettre 1 à sa Sainteté le Pape Benoît XVI

(Traduction de l’arabe)


Au nom de Dieu le Tout Miséricordieux, le Très Miséricordieux

« Il n'y a rien de bon dans beaucoup de leurs échanges, sauf si l'un d'eux ordonne une charité, une bonne action, ou une conciliation entre les gens. Et quiconque le fait, cherchant l'agrément de Dieu, à celui-là Nous donnerons une récompense énorme. » (Coran, An-Nissa — Les Femmes, 4 :114)

Votre Sainteté,

Les musulmans ont fêté il y a quelques jours le nouvel an de l’Hégire, célébrant l’émigration du Prophète Mohammed fils d’Abdallah, paix et salut sur lui, de la Mecque à Médine. Les chrétiens fêteront dans quelques jours le nouvel an géorgien célébrant la naissance de Jésus Christ, fils de Marie, paix et salut sur lui. A cette occasion nous prions Dieu pour qu’Il fasse que cette année nouvelle soit une année de justice, de paix et de prospérité pour nos deux communautés ainsi que pour les peuples du monde entier.

L’humanité qui passe par diverses crises morales, politiques, économiques et financières, se trouve sous l’emprise d’un climat morose d’angoisse et d’insécurité. Souvent les craintes de gens sont exploitées par des élites politiques, religieuses, médiatiques et culturelles, irresponsables afin d’acquérir un profit personnel et des intérêts étroits. Les craintes sont alors amplifiées et le prétendu danger est cristallisé dans la personne et la culture de l’Autre. Ainsi, se propage la haine, se répand la discorde et se déclenche le conflit.

Il est du devoir des sages de toutes les confessions d’œuvrer pour prévenir ces fléaux qui menacent l’humanité entière, car même s’ils apparaissent dans une contrée donnée, ils se propagent vite à travers un monde aux distances rétrécies, à la vitesse de l’Internet et du téléphone cellulaire. La mission des élites dotées d’intelligence, partout dans le monde, consiste à œuvrer pour résoudre les conflits dès qu’ils se présentent, en traitent leurs causes et leurs conséquences.

Votre Sainteté,

Les musulmans d’Europe sont ces dernières années la cible d’une agression croissante : leurs symboles sacrés sont profanés, leurs croyances sont attaquées et leurs libertés de pratiquer ou de manifester leur culte sont restreintes. Le dernier épisode de cette agression est l’interdiction le mois dernier en Suisse de la construction de minarets, suite à une initiative populaire, à travers laquelle les apôtres de la discorde ont tout fait pour amplifier les craintes et exciter les passions et les sentiments de haine envers les concitoyens de confession musulmane, œuvrant ainsi à fissurer la cohésion nationale que connait le pays depuis longtemps. Ivres de leur victoire illusoire, ils se préparent déjà pour d’autres actions qui diffuseraient davantage l’esprit de la discorde dans la société.

Votre Sainteté,

Les musulmans du monde entier attendent de votre part, à cette heureuse occasion, un message fort et un appel clair aux adeptes de l’Eglise catholique romaine, partout dans le monde et particulièrement en Europe, pour qu’ils ne suivent pas les voix de la haine qui veulent les entrainer dans les méandres des conflits intercommunautaires, et afin qu’ils privilégient la sagesse en vue de préserver un vivre ensemble dans la concorde. Un tel appel sera perçu pour les peuples musulmans, inquiets par ce qu’endurent les Européens de confession musulmane, comme un message de tolérance et de fraternité.

Nous réitérons à votre Sainteté nos vœux de bonne année, et puisse Dieu vous aider dans toute action bienfaisante.

26 décembre 2009


Signatures:

— Rached Ghannouchi, penseur et homme politique tunisien
— Mohamed-Larbi Zitout, défenseur des droits de l’homme et ancien diplomate algérien
— Abdel-Hafid Ouardiri, directeur de la Fondation de l'Entre-Connaissance, Genève
— Abbas Aroua, directeur de la Fondation Cordoue, Genève


***


Lettre 2 à sa Sainteté le Pape Benoît XVI


Votre Sainteté,

Cela fait 14 siècles que le prophète Mohammed est venu succéder à son frère Jésus dans leur mission visant à rendre l’homme à Dieu et Dieu à l’homme. Depuis, musulmans et chrétiens arabes se sont reconnus et acceptés et ont construit leurs temples respectifs. Le calife Omar rendant visite à l'Eglise de la Résurrection a consacré cette reconnaissance de facto et, depuis, toutes les églises des terres d’Islam n’ont jamais cessé de faire sonner leurs cloches sans susciter l’hostilité des musulmans. Le poète arabe Abul Ala’ al Ma'arri nous a légué un poème que tous les élèves ont appris dans leur tendre enfance :

Filladhiqiyyati dhajjatun,
beyna Ahamada wel Messih
fa hadha bi jarassin yaduqqu
wa dhaka fi Mi'dhanatin yassih


A Lattaquié, se fait entendre un grand tapage,
entre Ahmad et Jésus.
Celui-ci fait sonner les cloches de son église ;
celui-là appelle les siens du haut de son minaret.

C'était aux environs de l'an mille.

En somme, il y a mille ans vos coreligionnaires avaient droit à  faire entendre l’appel de l’église.

Entre temps, l’Islam s’est répandu dans les terres européennes. « Le Turc est passé par là », mais les églises des Balkans témoignent que le Turc les a laissées debout sans jamais les réduire au silence.

Aujourd'hui les églises rivalisent en hauteur avec les mosquées dans les vieilles terres d'Islam que sont l'Egypte et la Syrie.

Plus de trois siècles après Montesquieu, on continue à se poser la question : « Comment peut-on être Persan ? » (Comment peut-on être musulman ?)

Pouvez-vous, Sainteté, porter à la connaissance de vos ouailles ce fait élémentaire, qu'en plein Moyen-âge, les églises sonnaient leurs cloches en terre d'Islam, et rappeler aux Suisses, entre autres, et au peuple chrétien, qu'ils se trompent d'ennemis et que les musulmans seront les derniers à témoigner pour le Seigneur Jésus face à la déchristianisation avancée et visiblement irréversible.

Votre Sainteté,

Le hasard des calendriers a fait coïncider cette année le nouvel an musulman et chrétien. Faisons en sorte que cette coïncidence soit le départ d'une concordance des temps spirituels et d'une connivence dans l'entreprise visant à rendre Dieu plus présent aux hommes de notre temps dans un monde devenu plus que jamais UN.

Nous formons le vœu que Dieu vous prête vie pour mener à bien cette Mission d'Amour que le Seigneur Jésus n'a eu de cesse de prêcher jusqu'à son rappel à Dieu.

28 décembre 2009


Signature:

Rachid Benaissa. Sociologue, ancien fonctionnaire de l’UNESCO


Les versions arabes et anglaises de ces deux lettres sont disponibles sur le site de la Fondation Cordoue

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