27/12/2017

Il y a 7 ans, la révolution tunisienne

Il y a 30 ans, au mois de novembre, Zine el Abidine Ben Ali prenait le pouvoir en Tunisie et mettait un terme au régime de Habib Bourguiba qui régnait sur le pays depuis son indépendance en 1956. Ben Ali avait promis des réformes attrayantes à de larges segments du régime politique tunisien, y compris aux Islamistes. Ces espoirs furent rapidement brisés par la répression brutale qui suivit les élections générales de 1989, durant lesquelles le parti Ennahda s’était présenté sur les listes indépendantes. Ce dernier termina deuxième après le parti de Ben Ali, aussi connu sous le nom de Rassemblement Constitutionnel Démocratique (RCD). La gauche ne fut pas épargnée non plus et, en 2010, Ben Ali réussit à unifier la plupart des Tunisiens contre sa domination autoritaire. Les Tunisiens s’embarquèrent alors dans une transition politique, maintenant en cours depuis 7 ans, et célébrée aujourd’hui comme l’exception du succès relatif du Printemps Arabe. Pour expliquer ce succès un certain nombre d’explications ont été mises en avant par différents analystes, à savoir le rôle d’une société civile active, un niveau d’éducation élevé, un tissu homogène de la société et des intérêts géostratégiques limités, entre autres. Un autre facteur important, néanmoins, reste l’expérience du dialogue et de la construction d’une coalition entre les opinions différentes des acteurs de la société civile et de la société politique, particulièrement entre les séculiers de gauche et les islamistes [1]. Ceux impliqués dans l’initiative de dialogue du 18 Octobre 2005 [2] ont argumenté avec raison que le résultat de cette expérience avait facilité l’accord sur lequel le gouvernement Troïka de 2012 avait été formé.


Les transitions politiques faisant suite aux bouleversements ‘bottom-up’ sont très difficiles à gérer car elles font remonter à la surface toutes les contradictions qui ont été étouffées par le régime autoritaire. Il était ainsi inévitable que le gouvernement de troïka allait rencontrer des obstacles de taille et persistants qui menaceraient la transition vers un changement démocratique. En sus des vieilles batailles idéologiques entre les islamistes et les séculiers il convient de préciser que le soulèvement de 2011 permit l’émergence d’une voix salafi en tant que nouvel acteur politique, qui attirerait des segments de la jeunesse tunisienne assez importants. De plus, le dialogue national de 2013-2014 réussit à assurer un consensus minimal sur des problèmes qui bloquaient la rédaction d’une nouvelle constitution par l’assemblée constituante de 2011. Pourtant, dans la rédaction de la constitution les problèmes principaux furent soit évités, soit formulés de façon vague. Par ailleurs, la voix participative salafi [3] ne fut pas formellement présentée à la table des négociations entre Ennahda et ses adversaires politiques, menés par Nidaa Tounes. Cette réalité pourrait expliquer les violences politiques et sanglantes des premiers mois de l’ère post-troïka, sous le gouvernement de 2015 de Habib Essid. La communauté internationale a salué la constitution de 2014 comme unique dans le monde arabe et le quartet qui avait convoqué le dialogue fût récompensé par le prix Nobel de la paix.

Alors que les Tunisiens commençaient un nouveau départ mené cette fois par Nidaa Tounes, de grands espoirs furent nourris par les promesses électorales faites par ce parti et via une campagne médiatique active. La réalité était cependant plus complexe que simplement battre Ennahda aux élections, comme l’apprit Nidaa lorsque le parti s’ébranla pour former son gouvernement. Le Président Beji Caid Essebsi fut témoin de l’émergence de divergences qui déchirèrent l’alliance des sécularistes contre Ennahda. ll comprit alors qu’il avait besoin de Ennahda dans le gouvernement, s’il ne voulait pas jouer le rôle du gouvernement de l’ombre au parlement. Cette décision brisa l’alliance séculariste de 2014 et poussa le Front Populaire vers l’opposition. Peu après, Nidaa Tounes commença aussi à se désintégrer à cause de la des problèmes de lutte de leadership finement déguisés en divergence d’orientation politique.

Les dirigeants actuels et passés de Nidaa Tounes ne sont pas d’accord sur l’évaluation de cet épisode. Certains évoquent le Consensus de Paris (2013) entre Essebsi et Rached Ghannouchi [4], d’autres l’expliquent par un véritable engagement du Président Essebsi de s’élever au-dessus du rang des politiques partisanes et d’agir en faveur d’un intérêt national ultime, ce qui est en général attendu des hommes d’état, en particulier dans le contexte d’une refonte historique de l'état.

La coalition Nidaa-Ennahda [5] a survécu trois ans et Ennahda est devenue la première force politique du parlement suite à la série de divisions entre le parti Nidaa et son bloc parlementaire. Cette réalité, jusqu’ici impensable, a secoué le paysage civil et politique de la Tunisie et forcé des modifications dans ses alliances. Alors que les leaderships de deux partis politiques sont en train de conceptualiser une feuille de route pour institutionaliser cette coalition et afin qu’elle survive à la décennie à venir, d’autres groupes politiques sécularistes ont essayé de nombreuses fois de former de nouveaux fronts pour défaire la coalition. Cependant, les militants de Nidaa-Ennahda ne sont pas complètement alignés sur la position de leurs leaders respectifs. En effet, des segments de la jeunesse Ennahda, spécialement au sud, n’ont toujours pas digéré la décision du leadership du parti d’abandonner l’ancien président, Moncef Merzouki, au profit de l’ennemi Bourguibist d’Ennahda, Essebsi. La même chose s’applique pour la jeunesse de Nidaa, qui a été mobilisée et recrutée sur une plateforme anti-islamiste mais à qui on demande maintenant de faire la paix avec Ennahda. Certaines personnalités de l’opposition pensent que cette coalition des “Grands Deux” serait en train de tuer l’esprit de pluralisme d’un jeu politique équilibré. Certains pensent même que cette situation finira par reproduire les conditions qui ont mené au soulèvement de 2011.

Des analystes et figures politiques tunisiennes offrent des évaluations divergentes de la stratégie de transition. Certains estiment que tenir les élections locales aurait pu épargner à la Tunisie les violences politiques et les épreuves douloureuses de ces sept dernières années. Certains analystes soutiennent que la cause profonde du soulèvement, qui s’est déclenché dans certaines régions marginalisées, n’a pas été traitée pendant ces sept dernières années. Selon eux, cela expliquerait les troubles récurrents que traversent ces régions [6]. Le débat autour du projet de réconciliation économique défendu par Ennahda et Essebsi a, dans une certaine mesure, décalé la ligne de tension idéologique traditionnelle en faveur de nouveaux rapprochements par exemple entre certains Islamistes et certains membres de la jeunesse de gauche, opposants à une loi qu’ils considèrent comme gage d’impunité.

Après sept ans, il est possible d’identifier quatre points de conflit en Tunisie. Premièrement, le problème de coalition de Nidaa Tounes et Ennahda. Deuxièmement, la nature du système politique. Troisièmement, le rôle politique du l’Union Générale Tunisienne du Travail (UGTT) et quatrièmement, l’urgence de tenir des élections libres. Ces problèmes représentent les obstacles principaux vers une transition démocratique en Tunisie. Toutefois d’autres aspects de la transition contribuent au malaise social, en sus des difficultés économiques précitées. Un grand nombre de choses reste à faire notamment concernant la gestion d’un héritage douloureux. La Commission de Vérité et Dignité est engagée dans un processus aux nombreuses promesses [7] mais il n’y a pas de consensus entre les acteurs politiques tunisiens en ce qui concerne son mandat et son rôle. Les divergences idéologiques entre les Islamistes et les sécularistes continuent à miner le débat politique dans le pays, le dernier épisode étant l’appel du Président Essebsi à reformer la loi sur l’héritage afin de promouvoir un partage égal entre tous les citoyens, ainsi que le stipule la constitution du pays.

La coalition des Deux Grands

Nidaa Tounes et Ennahda sont d’accord que leur coalition, basée sur le consensus de Paris, est vitale pour le succès de la transition. Ennahda pense même que cette coalition devrait être développée et institutionnalisée afin de concevoir une stratégie de développement soutenue par les deux partis au parlement et au gouvernement, pour les cinq - même dix – prochaines années qui constitueront la consolidation de la transition. D’autres parties ont cependant peur que cette coalition des Deux Grands trace une voie nouvelle vers un régime autoritaire. Ils sont en effet en faveur d’un régime consensuel élargit à tous les acteurs quel que soit leur poids politique et leur représentation, ou non, au sein du parlement. Deux actes récents reflètent ces dynamiques. Tout d’abord, Nidaa Tounes, Ennahda et l’Union Patriotique Libre (UPL) de Slim Riahi ont soutenu un seul candidat pour présider L’Instance Supérieure Indépendante pour les Elections (ISIE) [8]. Ils ont en effet voté pour Mohamed Tlili Mansri à la mi-Novembre. En réponse, un nouveau bloc parlementaire, le Front parlementaire progressiste [9] a été formé par le bloc de Mohcen Merzouk, El Houra, et le bloc des démocrates. Ce Front parlementaire progressiste a comme objectif de « rétablir l’équilibre parlementaire et de garantir la stabilité politique ». Cependant, seulement quelques semaines après sa mise en place il était davantage question de faire face à la coalition Nidaa-Ennahda.

La nature du système politique

Il y a eu un nombre croissant d’appels à modifier le système politique hybride actuel qui est semi-parlementaire / semi-présidentiel. Certains chez Nidaa Tounes pensent que pour garantir les conditions idéales pour le succès de cette transition (revitaliser l’économie et passer les lois nécessaires), la Tunisie a besoin d’une loi électorale qui mènerait un seul parti majoritaire au pouvoir. Ils n’appellent pas nécessairement à une modification de la constitution de 2014, mais réclament que des réformes soient menées. Ceci rend les plus petits partis politique mal à l’aise ; ils considèrent en effet qu’une telle mesure préparerait le terrain pour le retour à un régime autoritaire. En outre, ils considèrent que, les institutions promulguées par la constitution de 2014 n’ayant pas encore été entièrement établies, ils ne peuvent juger de l’efficacité de la nouvelle constitution.

Dans une interview [10] accordée par le Président Essebsi pour la chaine télé nationale Watania 1 le 18 septembre 2017, ce dernier a déclaré qu’il comprenait pourquoi certains appelaient à la réforme de ce système hybride mais que, bien que la situation actuelle lui permette de prendre une telle initiative de réforme, il ne le ferait néanmoins pas. En même temps, il ajouta que le parlement est libre d’entreprendre une telle initiative. En d’autres mots, il garde la porte ouverte. Politiquement, les adversaires de Ennahda considèrent que le système présidentiel leur garantirait le contrôle de la présidence (la dernière ligne de défense des sécularistes tunisiens). lls sont convaincus que Ennahda gagnerait le contrôle de l’assemblé régionale et locale étant donné que le mouvement islamiste a maintenant la majorité au parlement. Dans ce contexte ils doivent donc faire contrepoids avec le contrôle de la présidence. Ennahda, cependant, n’est pas clair sur cette question. Durant les années Troïka, Ennahda a d’abord défendu un système parlementaire (convaincu par sa popularité), mais après la crise de 2013, le parti est tombé d’accord sur le système hybride actuel. Depuis le début de la coalition Nidaa-Ennahda, quelques conseillers autour de Ghannouchi, telle que Lotfi Zeitoun, font du lobbying offensif pour une réconciliation générale et un système présidentiel. Le conseil consultatif du parti est quant à lui divisé. Certains pensent que, si une réforme du système est à l’agenda, alors un système parlementaire devrait être le choix de Ennahda, non pas pour des calculs partisans mais pour prévenir le retour des pratiques despotiques du régime présidentiel, sous lequel les Islamistes ont souffert le plus.

Le rôle politique du syndicat

Les responsables de Nidaa Tounes et certaines personnalités de gauche ont exprimé un fort désaccord vis-à-vis du rôle politique du syndicat UGTT [11]. Ils considèrent que le syndicat devrait d’abord cesser d’exercer une pression politique sur le gouvernement et le système politique (à travers le Front Populaire). Ceci est, bien sûr, un problème épineux en Tunisie, étant donné le rôle politique que joue l’UGTT depuis la lutte pour l’indépendance et la construction de l’état. En outre, l’UGTT a joué un rôle essentiel dans la chute du régime de Ben Ali et aussi dans la Troïka. Il a également été crucial dans le Dialogue National 2013-14. Depuis que l’alliance temporaire entre Nidaa Tounes et le FP a éclaté à cause de l’inclusion de Ennahda dans le gouvernement de 2015, les tensions ont augmenté à des niveaux sans précédents, particulièrement après que le Front Populaire /UGTT ait voté contre la loi de réconciliation des fonctionnaires, dite « économique ». Dans l’interview télévisée susmentionnée, le Président Essebsi a ouvertement et avec agressivité attaqué Hamma Hammami, leader du Front Populaire avec des mots à connotations négatives. Alors que le Président pouvait utiliser d’autres mots en arabe, il a utilisé le mot faassiq ou pêcheur, religieusement et péjorativement connoté. L’interview a provoqué une polémique dans les médias et sur les réseaux sociaux.

Pas de consensus sur l’urgence de tenir les élections locales [12].

Les désaccords sur l’urgence des élections locales ont débouché sur un ajournement au printemps 2018. Les adversaires de Ennahda pensent que tenir des élections maintenant serait techniquement infaisable car les nouvelles lois de gouvernance locales ne sont pas prêtes à être discutées et passées mais aussi parce que le corps électoral responsable d’organiser les élections, l’ISIE, vient juste d’être reconstitué. En plus de ces discussions techniques, ils estiment que compte tenu l’enjeu de la mobilisation des votants, les coupures budgétaires et afin d’éviter une fatigue électorale, il serait plus logique de combiner les élections locales avec les élections régionales prévues mi-2018. Ennahda, cependant, considère que ces justifications sont sans fondement et que la vraie raison pour laquelle les autres partis politiques ont trainé les pieds est la peur que, contrairement aux autres partis sécularistes, Ennahda soit prêt pour les élections, ce qui lui donnerait selon eux un avantage dans les législatives et les élections présidentielles prévues pour la fin 2019.

Ce désaccord se reflète au parlement. Les blocs de partis au parlement ont passé des mois avant de pouvoir enfin élire au mois de Novembre 2017 un président. Ennahda craint que même le rendez-vous d’avril proposé par l’opposition ne soit pas tenu ; surtout que certains souhaitent ajourner les élections pour plus tard et les combiner avec les élections régionales, autre gros dossier de l’agenda politique pour début 2018. Pendant ce temps, il y a une frustration grandissante au niveau local et chez des partis minoritaires. Ces derniers estiment qu’ils n’ont rien à perdre et pensent que tenir les élections à temps, peu importe le calcul partisan, est crucial pour l’établissement d’une culture démocratique durant cette phase fondatrice de la seconde république. Leurs adversaires pensent au contraire que tenir des élections, avant d’arriver à un large consensus, serait plus dangereux pour la transition que de les reporter.

Lakhdar Ghettas
Fondation Cordoue de Genève

Original version in English : The Tunisian Revolution Seven Years On
Version française éditée par Sarah Franck.


Notes de référence :

[1] http://cordoue.ch/images/pdf/workshops/CFG_CWR_Religion-Politics_Tunis-mar17_FR.pdf
[2] http://cordoue.ch/images/pdf/workshops/CFG_CWR_Evaluation-Troika_Tunis-mai17_FR.pdf
[3] http://cordoue.ch/images/pdf/workshops/CFG_CWR_PoliticalParticipation-1_EN.pdf
[4] http://www.lakhdarghettas.com/2017/05/22/tunisia-how-long-will-the-essebsi-ghanouchi-consensus-hold/
[5] http://cordoue.ch/images/pdf/workshops/CFG_CWR_NidaaNahda_Tunis-sep17_FR.pdf
[6] http://www.lakhdarghettas.com/2017/01/25/tunisia-six-years-on-the-revolution-is-still-underway-3/
[7] http://www.lakhdarghettas.com/2016/11/17/tunisia-dares-to-confront-its-sordid-past/
[8] http://nawaat.org/portail/2017/11/15/crise-de-lisie-et-tractations-parlementaires-chronologie-des-faits/
[9] http://www.businessnews.com.tn/puts-a-lassemblee,519,75958,3
[10] https://youtu.be/rvNY18vUzqY
[11] http://www.lakhdarghettas.com/2017/03/03/tunisia-ugtt-chahed-government/
[12] http://www.middleeasteye.net/columns/local-elections-tunisia-last-hope-real-change-1511501287

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