12/07/2008

L’UPM : espace de coopération ou instrument de domination ?

Demain, le 13 juillet, se réuniront au Grand Palais parisien les 27 chefs d’Etats de l’Union européenne (UE) et ceux des autres 16 pays qui formeront ensemble la future Union pour la Méditerranée (UPM), dont le lieu et la date de naissance sont très symboliques. L’anniversaire de cette nouvelle organisation régionale se fêtera simultanément avec la commémoration de la prise de la Bastille. C’est un signe fort sur le rôle central de la France au sein de l’UPM qu’a voulu donner Nicolas Sarkozy, géniteur de ce projet qui a été depuis sa conception quelque peu altéré afin de répondre aux exigences des partenaires européens de la France.

Le projet initial « Union méditerranéenne » visait la création d’un espace comprenant les 22 pays riverains de la Mare nostrum : au nord, l’Espagne, la France, Monaco, l’Italie, la Slovénie, la Croatie, la Bosnie-Herzégovine, le Monténégro, l’Albanie, la Grèce, la Turquie, Malte et Chypre, et au sud le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, la Libye, l’Égypte, Israël, la Palestine, le Liban, et la Syrie, plus 3 pays ayant des liens privilégiés avec la Méditerranée : le Portugal, la Jordanie et Mauritanie. La Suisse, que certains géographes considèrent comme un pays méditerranéen, car source de l’un des affluents de cette mer, le Rhône, n’a pas été associée au projet UPM.

Plusieurs pays de l’UE, notamment l’Allemagne, se sont opposés au projet dans sa forme initiale de peur qu’il n’affecte la construction de l’UE. Après de longs échanges, une nouvelle formulation du projet a vu le jour. L’UE sera fortement impliquée dans le processus décisionnel de ce qui ne sera plus une « Union méditerranéenne » mais une « Union pour la Méditerranée ». La nuance est de taille ; elle résume en quelques lettres la force des liens qui unissent les membres de l’UE et leur souci de préserver leurs intérêts stratégiques.

En face de cette unité robuste, les pays du Sud offrent un spectacle désolant et pathétique de dislocation, de divergences, de querelles, comme l’ont montré les quelques rencontres tenues au sud pour discuter du projet UPM. A défaut d’une réflexion et de discussions de fond sur les aspects stratégiques de la question, certains dirigeants se sont livrés à des luttes de positionnement pour une nomination comme premier « co-président du sud » de l’UPM, titre accordé vraisemblablement à Housni Moubarak à cause, a-t-on dit, de la forte démographie de son pays et de ses relations de « bon voisinage » avec Israël, qui aura le privilège de siéger avec le premier « co-président du nord » : Nicolas Sarkozy.

Les promoteurs de l’UPM affirment qu’il s’agit d’un espace d’échange et de coopération pour renforcer les relations nord-sud et aider au développement de la rive sud de la Méditerranée, au moyen de projets concrets, à l’impact réel sur les populations.

Mais les détracteurs de cette nouvelle entité argumentent qu’elle ne serait en fait que :

1) Une supercherie politique, car elle n’a d’union que le nom ; une véritable union impliquerait les quatre libertés de circulation des personnes, des biens, des services et des capitaux.

2) Un moyen subtil de donner à la Turquie l’impression d’être associée à l’Europe sans faire partie de l’UE.

3) Un acte visant à « enterrer » définitivement le projet d’Union du Maghreb Arabe (UMA), processus moribond, ayant souffert de contradictions internes, entre les régimes des pays concernés, qui seraient alimentées en continu par certaines politiques européennes, notamment française.

4) Une opportunité pour atteindre la normalisation arabo-israélienne à moindres frais, c’est-à-dire sans résoudre le conflit israélo-palestinien.

5) Un instrument pour imposer encore plus d’hégémonie politique, culturelle et symbolique, sur la rive sud de la Méditerranée.

6) Un espace d’échange commercial déséquilibré entre une UE à l’économie forte et des pays aux économies désintégrées (différence d'un facteur 5 en moyenne en termes de PIB par habitant), entre un groupement d'Etats de droit et des pays ruinés par le despotisme et la corruption offrant un marché pour l’excédent de produits que l’UE n’arrive pas à écouler en Amérique et en Asie : quincaillerie militaire et industrielle, produits alimentaires et pharmaceutiques souvent périmés ou presque.

7) Un réservoir de main d’œuvre bon marché et le lieu de relocalisation des industries européennes polluantes.

8) Une structure souple pour assurer l’approvisionnement de l’Europe en énergies (hydrocarbures et solaire) et pour contrôler les flux migratoires.

9) Une alliance offrant un avantage stratégique dans la lutte d’influence menée par l’UE, les Etats-Unis et la Chine en Afrique du Nord.

10) Un facteur de consolidation des dictatures des pays arabes, partenaires dans ladite « guerre contre le terrorisme », et de prévention de toute velléité de changement chez les sociétés du Sud.

Entre les prévisions des uns et des autres, quel rôle jouera l’UPM dans la région ? Seul l’avenir nous le dira.

Abbas Aroua
12 juillet 2008

15:14 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (5)

Commentaires

Vu votre commentaire univoque, vous adhérez probablement aux 10 points de critique de l'UPM. L'avenir nous dira ce qu'il en est. Mais il y a là l'ébauche - à laquelle il faut accorder du temps - d'un vaste espace de paix.

La prise en compte globale des relations nord-sud et israélo-palestinienne est à terme un germe de solution à la cause palestinienne. Changer le cadre de référence permettra, souhaitons-le, de modifier peu à peu le dialogue et la position des pays engagés.

Les 4 libertés ne peuvent être mises en place immédiatement, sans harmonisations à différents niveaux politiques, culturels et économiques. Ce premier pas est riche d'espoirs.

Sans vouloir entrer dans le détail de chaque point critique énoncé ci-dessus, je vois dans ceux-ci un manque d'espoir au minimum, peut-être même une mauvaise foi. Il est clair qu'à terme l'UPM gênera les plans de ceux dont la stratégie et les intérêts sont d'attiser les conflits et de tirer profit des divisions internationales.

On peut imaginer derrière les détracteurs, en vrac: la CIA, Al Quaeda, la Chine. Que l'on se demande une seule chose par rapport à ces critiques: à quoi et à qui profitent-elles?

Écrit par : hommelibre | 12/07/2008

Vous avez raison hommelibre de dire que la CIA, Al Quaeda et la Chine sont parmi les détracteurs de l'UPM. Une seule précision: CIA et Al Quaeda ne font qu'un. Mais cela concerne le point 9: concurrence sans pitié pour le contrôle de l'énergie du Sahara. Le reste des points mentionnés par l'auteur du blog n'ont rien à voir avec ces acteurs externes. On les retrouve dans un grand nombre d'articles de la presse d'Afrique du nord et du Moyen Orient. J'ai des amis arabes, et je vous assure que la majorité d'entre eux se méfient du projet sarkozien.

Écrit par : femmelibre | 12/07/2008

Bonjour femmelibre! Ca alors, je me découvre une cousine, ou une soeur, .... ou qui sait, une âme soeur... C'est une bonne nouvelle de vous découvrir, femmelibre!

Ok comme je ne lis pas la presse citée je ne me rends pas compte des réactions là-bas. Mais peut-être faut-il aussi que les lignes bougent et que les mentalités évoluent de l'autre côté de la Mediterrannée.

Moi je trouve cela très positif.. Un des arguments est de faire un pôle mondial puissant qui donnera à tous les pays concernés plus d'indépendance et de liberté face à l'hégémonie américaine et chinoise.

C'est dimanche matin 6h30, alors c'est un peu tôt pour me lancer dans une grande théorie, et je vais aller respirer la délicieuse fraîcheur de l'air.

Femmelibre, à très bientôt j'espère. Je ferai un billet amusant un peu plus tard, j'espère vous y retrouver!

Écrit par : hommelibre | 13/07/2008

Femmelibre, j'ajoute encore le commentaire sur le même sujet que j'ai mis sur le blog de Pierre Emerach: "Paris capitale de la méditerrannée"

L'union de la Méditerrannée est un pas en avant dans les relations internationales et dans ce creuset de civilisations, blessé pas tant de guerres passées et présentes. C'est la possibilité, avec l'union européenne, de changer les lignes pour longtemps et de créer un pôle mondial pour faire contrepoids aux USA et à la Chine montante.

De plus la Syrie annonce ce soir l'établissement de relations diplomatiques avec le Liban. Quel changement! Cela a dû être préparé et donc la diplomatie française a non seulement fait un très bon travail mais a permis de modifier la donne.

Bien sûr on peut imaginer que cela prendra du temps pour se stabiliser, se solidifier, et faire que chacun concrétise les pas suggérés aujourd'hui. Bien sûr les intentions cachées doivent encore se tapir quelque part.

Mais quelle que soit l'opinion que l'on a de Nicolas Sarkozy, il y a là quelque chose de l'ordre d0une vision politique mondiale et à long terme. Et l'engagement collectif me semble plus fiable que les entretiens entre 4 yeux beaucoup plus troubles et pleins de duplicités. Ici il y a des objectifs qui dépassent les calculs et stratégies individuelles de certains Etats.

La présence du président Syrien au 14 juillet exaspère quelques sensibilités encore empruntes des clivages et positions habituelles, mais peu importe. Faisons confiance à l'avenir, car il se passe là quelque chose de l'ordre d'une paix possible.

Écrit par : hommelibre | 13/07/2008

Je ne peux que partager vos vœux, homme libre, pour que l'UPM soit un instrument de paix pour toute la région. Cependant la réalité des relations internationales tend à donner raison aux sceptiques.

Prenons par exemple la visite hier en Algérie de la chancelière allemande Angela Merkel. Trois jours après la fondation de l’UPM, elle s’est rendue dans ce pays du Sud de la Méditerranéee avec une forte délégation économique (les chefs d’entreprises des grandes sociétés allemandes) et trois points sur l’agenda, d’après les agences de presse :

1) coopération sécuritaire par l’échange de renseignement ;
2) vente d’armes (frégates pour la marine algérienne et systèmes de sécurité des frontières) ;
3) garantie de l’approvisionnement en hydrocarbures.

La politique, les droits de l’homme, la culture, les arts, l’éducation, la science et la technologie, etc. etc. Tout cela était absent.

Pour rappel, il y a quelques années l’Allemagne n’a pas autorisé la tenue d’une rencontre de familles de disparus algériens organisée par des ONG des droits de l’homme en Allemagne et a même refusé le visa à ces familles, car le gouvernement algérien avait menacé de fermer le marché algérien aux entreprises allemandes…

Qu’attendez vous alors d’alliances basées sur ce types de relations ?

Écrit par : abbas aroua | 17/07/2008

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