23/07/2007

Peuple turc, sois intelligent !


Parmi les règles élémentaires de la communication courtoise, respectueuse de l’interlocuteur, il y en a une qui recommande en cas de malentendu, de dire « je n’ai pas entendu » ceci ou cela, au lieu de dire « vous n’avez pas dit » ceci ou cela. Car après tout, comme le notait un ami, celui qui parle est responsable de ce qu’il dit, et celui qui écoute est responsable de ce qu’il entend.

Il y a une autre règle de base qui recommande, toujours en cas de malentendu, de dire « je me suis peut-être mal exprimé » au lieu de dire « vous ne m’avez pas compris », et ce, bien entendu, pour ne pas heurter la sensibilité de l’interlocuteur en faisant douter de ses capacités cognitives.

Or, certains non seulement ne respectent pas cette dernière règle mais utilisent un ton insultant en rétorquant à l’Autre : « Vous êtes décevant, car vous ne disposez pas d’assez d’intelligence pour me comprendre ».

C’est exactement de cette façon que s’est exprimée ce matin une militante du parti turc CHP de centre gauche, sur l’antenne d’Euronews. Commentant les résultats des élections législatives de la veille, gagnées par l’AKP, elle a affirmé que : « Pour moi, ce résultat est une déception. Je pensais que le peuple serait plus intelligent ; nous n’en sommes pas encore là. Ce n’est pas bon pour la Turquie. » Et une autre militante du MHP ultranationaliste d’ajouter d’un ton amer : « Le pays a bien mérité ce qui lui arrive ! »

On a le droit de ne pas voter pour l’AKP. On a le droit de le détester, de le combattre politiquement. On a le droit d’être triste à perdre une élection. Mais a-t-on le droit d’insulter l’intelligence de tout un peuple – c'est-à-dire 80 millions d’êtres humains – parce qu’on a été incapable de le convaincre de faire un autre choix ?

Dans la presse de ce matin, certains analystes politiques prévoient l’intervention prochaine de l’Armée et des syndicats pour « faire face » à la victoire de l’AKP. Peut-être que les hiérarchies militaire et syndicale ont effectivement des projets au point, pour distiller leur « intelligence » au peuple turc. Je dis bien hiérarchies, car la base de ces institutions est formée d’enfants du peuple turc, et il n’y a pas de raisons pour que son choix politique diffère de celui de la population générale.

Si les galonnés turcs venaient à s’aventurer sur le terrain politique, ce serait une grave erreur qui coûterait cher à la Turquie. Et je dis cela en me basant sur un cas semblable dans l’histoire récente du monde musulman : celui de l’Algérie.

Il y a quinze ans, il y eu dans ce pays du Maghreb des élections législatives libres et transparentes. Elles ont donné une forte majorité au FIS, un parti de la même orientation idéologique que l’AKP. Entre les deux tours, le chef d’un parti algérien dit « pour la Démocratie » a commenté les résultats par une expression devenue célèbre : « Je me suis trompé de peuple. » Les socialistes algériens ont sorti leurs troupes à la rue pour prévenir contre le danger que représentent les « intégristes » pour l’Algérie, des intellos nourris par le pouvoir et des barons de la centrale syndicale se sont rassemblés pour la sauvegarde de la république. La hiérarchie militaire a répondu présente pour « faire barrage au péril vert ». Le second tour des élections n’aura pas lieu.

Cet acte a-t-il sauvé l’Algérie ? Hélas non. Ce fut la « première violence » qui allait ouvrir les portes de l’enfer de la violence et de la contre-violence qui durera plus d’une décennie et dont le bilan, je ne me lasserai pas de le réitérer – la répétition ayant des vertus pédagogiques –, est de près d’un quart de million de victimes, des dizaines de milliers de torturés, des milliers de disparus, des centaines de milliers de déplacés et d’exilés et des dizaines de milliards de dollars de dégâts matériels.

Abbas Aroua
23 juillet 2007
 
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Türkisches Volk ! Seid intelligent !

Unter den Basisregeln der taktvollen Verständigung, die den Gesprächspartner achten, gibt es eine, die im Falle eines Missverständnisses empfiehlt zu sagen « ich habe nichts gehört » anstatt zu sagen « Sie haben nichts gesagt ». Wie es ein Freund feststellte, ist letztendlich derjenige, der redet, verantwortlich für das, was er sagt und derjenige der zuhört, ist verantwortlich für das, was er hört.

Es gibt eine andere Regel, die im Falle eines Missverständnisses empfiehlt zu sagen « ich habe mich vielleicht schlecht ausgedrückt » anstatt zu sagen « Sie haben mich nicht verstanden», selbstverständlich um nicht die Empfindlichkeit des Gesprächspartners zu verletzen, indem man an seinen kognitiven Möglichkeiten zweifelt.

Einige respektieren diese Regeln nicht und sie verwenden dazu noch einen beleidigenden Ton, indem sie dem Anderen erwidern: « Sie sind enttäuschend, denn Sie verfügen nicht über genug Intelligenz, um mich zu verstehen ».

Auf diese Art und Weise hat sich heute Morgen ein den Interessen des Militärs unterstehendes Mitglied der türkischen Partei CHP [1] in der Sendung von Euronews geäußert. Sie kommentierte die Ergebnisse der Parlamentswahlen vom Vorabend, die von der AKP [2] gewonnen wurden und behauptete: « Für mich ist dieses Ergebnis eine Enttäuschung. Ich dachte, dass das Volk intelligenter sei, so weit sind wir aber noch nicht. Das ist nicht gut für die Türkei.» Und eine andere der MHP [3] fügte in einem bitteren Ton hinzu: « Das Land hat wohl verdient, was auf es zukommt!»

Man hat das Recht, nicht für die AKP zu stimmen. Man hat das Recht, die AKP nicht zu bevorzugen und sie politisch zu bekämpfen. Man hat das Recht unglücklich zu sein, wenn man eine Wahl verliert. Aber hat man das Recht die Intelligenz eines ganzen Volkes zu beleidigen - das heißt von 80 Millionen Menschen - weil man unfähig gewesen ist, dieses Volk zu überzeugen eine andere Wahl zu treffen?

In der heutigen Presse ahnen einige politische Analytiker die baldige Intervention der Armee und der Gewerkschaften, um den Sieg der AKP « zu bewältigen ». Vielleicht haben die Militär- und Gewerkschaftshierarchien tatsächlich Projekte parat um ihre « Intelligenz » dem türkischen Volk einzutröpfeln. Ich sage allerdings Hierarchien, denn die Basis dieser Einrichtungen besteht aus den Kindern des türkischen Volkes und es gibt keine Gründe zu glauben, dass ihre politische Wahl sich von der allgemeinen Bevölkerung unterscheidet.

Wenn die türkischen Betressten sich auf die politische Ebene wagen würden, wäre es ein schwerwiegender Fehler, der der Türkei viel kosten würde. Und ich sage es, weil ich mich auf einen ähnlichen Fall in der jüngsten Geschichte der muslimischen Welt, beziehe: auf den von Algerien.

Vor fünfzehn Jahre haben in diesem Maghrebland freie und transparente Parlamentswahlen stattgefunden. Die FIS, eine Partei derselben ideologischen Orientierung wie der AKP, erhielt die große Mehrheit. Der Leiter einer algerischen Partei « für die Demokratie» hat, zwischen den zwei Wahlgängen, die Ergebnisse mit dem berühmt gewordenen Ausdruck kommentiert: « Ich habe mich wohl im Volk getäuscht. » Die algerischen Sozialisten haben ihre Truppen auf die Strasse gerufen, um vor den « Integristen » zu warnen, die eine Gefahr für Algerien verkörpern. Die von der Macht ernährten Intellektuellen und die Freiherren der Zentralgewerkschaften haben sich für den Schutz der Republik versammelt. Die Militärhierarchie war sofort anwesend, um « der grünen Gefahr den Weg zu sperren ». Der zweite Wahlgang fand nicht statt.

Hat dieser Akt Algerien gerettet? Leider nicht. Es war der « erste Akt der Gewalttat », die die Türen zur Hölle der Gewalt und der Gegengewalt öffnete, die mehr als ein Jahrzehnt andauern wird und deren Bilanz ungefähr eine viertelmillionen Opfer, zehntausende Gefolterte, tausende von Verschwundenen, hunderttausende Zwangsvertriebene und im Exil lebende Personen, sowie mehrere Milliarden Dollar Sachschäden ist.

Da Wiederholung eine pädagogische Wirkung hat, werde ich nie ermüden, es immer und immer wieder zu wiederholen.
 
Abbas Aroua
23. Juli 2007
 
[1] CHP - Republikanische Volkspartei – ultrakemalistisch, linksnationalistisch (Cumhuriyet Halk Partisi)
[2] AKP - Gerechtigkeits- und Entwicklungspartei (Adalet ve Kalkınma Partisi)
[3] MHP - Nationalistische Aktionspartei - rechtsnationalistisch (Milliyetçi Hareket Partisi)

Übersetzung : Monica Hostettler

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11/07/2007

Halte à la culture de la facilité !



Dans son essai « poésie et culture apolitique » publié dans From Pages of Day and Night (Northwestern University Press, 2000), le poète syrien Adonis écrit : « La culture arabe a supprimé tout questionnement. Basée sur la Réponse, elle a institué une poésie qui ne peut dire que ce qui est connu, une poésie de l’explicite. Ainsi, la première difficulté à laquelle se trouve confrontée la poésie arabe réside, paradoxalement, dans la culture de la facilité. »

Je trouve que cette constatation ne s’applique pas uniquement à la poésie arabe, ou à la poésie tout court, mais touche divers aspects de la vie moderne : politique, économie, médias, art, etc. au point que l’on peut parler à juste titre d’une « culture de la facilité ». Une culture dans laquelle l’effort, la discipline, la rigueur, semblent être relégués au rang de l’archaïsme.

Depuis la plus tendre enfance, on inculque aux jeunes que le succès ne passe plus forcément par le dépassement. On les encourage à prendre un autre chemin qui y mène sans peine : celui du moindre effort. Pour certains pédagogues, l’éducation doit être avant tout divertissement ; demander à l’enfant d’apprendre par cœur les tables de multiplication ou de mémoriser un poème, relève, à leurs yeux, de la pédo-torture.

Dehors tout incite l’enfant à la facilité dans une société de l’abondance. Il n’a qu’à claquer des doigts et il a le dernier modèle de la poupée Barbie ou la version la plus récente de son jeu électronique préféré. En grandissant, il se trouve naturellement attiré par l’argent facile, la célébrité facile, le discours facile, le sexe facile. Ceci produit la génération de la « star-académisation » artistique, de la « sms-isation » linguistique, de la spéculation boursière, du « dopage » sportif et de la « people-isation » politique. Mais il y a en particulier deux domaines touchés par cette culture de la paresse que j’aimerais évoquer ici : la science et l’information.

Près de 2000 publications scientifiques sont produites par jour à travers le monde. Dans la montagne de papiers publiés chaque année, quelle est la fraction originale ? Combien valent plus que la quantité de bois sacrifiée pour les imprimer ? Très peu. C’est d’ailleurs le cas également de la production littéraire. La recherche ne rime plus avec innovation. Elle a été « castrée » depuis qu’elle a été formatée et « protocolée ».

Dans la majeure partie des cas, les chercheurs d’aujourd’hui savent au préalable ce qu’ils trouveront à l’issue de leur recherche. Les chefs de labos savent à l’avance le nombre de thèses qui seront défendues à la fin de l’année académique, puisqu’ils doivent en rendre compte, ou des comptes, à leurs sponsors. Dans les labos modernes, le souci de la rentabilité fait peu de place à l’imprévu et au suspense. Tout comme dans les autres domaines de l’activité économique, on doit produire le plus de résultats, le plus vite, au moindre coût. On évite donc les chemins incertains et les pistes risquées. A part les rares découvertes fortuites, le résultat d’un travail de recherche est minuté, comme un bébé, de sa conception à sa naissance.

Désormais la recherche se pratique « à la chaîne » ; chacun s’occupe dans son coin d’un petit détail. Dans ce « taylorisme scientifique » effréné, qui fait perdre la vue d’ensemble, l’intelligence humaine cède souvent la place à des logiciels détecteurs de corrélations. Certains chercheurs, notamment en sciences de la vie, se fient à des artifices mathématiques pour faire la recherche à leur place, comme l’outil statistique souvent mal compris et donc mal utilisé. Et l’on se retrouve dans des situations absurdes ou l’on apprend qu’une équipe scientifique a « prouvé », au moyen d’un « t » ou d’un « Chi-2 », que le paramètre X a un effet bénéfique sur le phénomène Y, et quelques semaines plus tard on découvre qu’une autre équipe scientifique a « démontré », par le même « t » ou « Chi-2 », tout le contraire.

Le monde de l’information souffre aussi de la culture du moindre effort. De plus en plus de journalistes ne réalisent pas des enquêtes pour apprendre, connaître, découvrir, vérifier, confronter, comparer, en vue de rédiger, mais semblent le faire pour rassembler des éléments factuels et remplir un canevas préalablement élaboré et pour étayer une thèse et des conclusions déjà établies. Ils recourent souvent aux solutions faciles qui consistent à « forcer la main » à un propos pour lui faire dire ce qui qu’il n’était pas censé exprimer, ou à instrumentaliser des faits afin de fabriquer une pseudo-réalité qui arrange leurs propres convictions et certitudes.

Combien de journalistes ont une conscience aigue de la nécessité de se libérer idéologiquement et intellectuellement si l’on se fixe comme quête la recherche de la vérité et sa transmission au plus grand nombre ? Combien se rendent compte que l’on ne croise pas la vérité sur les sentiers battus de la pensée dominante, mais qu’on la cherche ailleurs, et qu’on la rencontre souvent sur les pistes accidentées par la détresse humaine ? Combien savent que les meilleures plumes dans l’histoire du journalisme sont celles qui ont appris à « nager » à contre-courant, et que toute autre approche du journalisme ne produit qu’un élément de plus dans la masse de propagateurs de la pollution médiatique qui encombrent les rédactions à travers le monde et qui ne laissent à la fin aucune trace de leur passage ?

Je ne suis pas un adepte du « bonheur par la douleur », mais je constate que les œuvres qui ont marqué l’humanité, ont souvent été produites dans la souffrance créative. Et je crois, comme le pasteur canadien Eric Lanthier, qu’à défaut d’enfanter des êtres créatifs, « la culture du moindre effort produit des décrocheurs », qui jugent une œuvre non pas par sa valeur intrinsèque, mais par sa valeur marchande et surtout par l’accueil que lui réserve le public, mesuré par un audimat, par un facteur d’impact, ou par le résultat d’un sondage.

Le lecteur trouvera peut-être ce billet excessif et le jugera éventuellement comme caricatural, manquant une certaine profondeur d’analyse. Ne serait-ce pas là une preuve qu’aujourd’hui nul n’est à l’abri de la culture de la facilité ?

Abbas Aroua
11 juillet 2007

11:59 Publié dans Général | Lien permanent | Commentaires (3)