31/05/2007

A Guantanamo Bay, « suicider » n’est pas exclusivement pronominal

Trois détenus de Guantanamo, un Yéménite et deux Saoudiens, sont décédés simultanément le 10 juin 2006 au camp de détention de Guantanamo Bay. Les autorités américaines ont avancé à l’époque la thèse du suicide par pendaison. Les corps des trois victimes ont été autopsiés par une équipe médicale militaire puis rapatriés et remis à leurs gouvernements respectifs. Une contre autopsie sollicitée par la famille de la victime yéménite, organisée par Alkarama, une ONG des droits de l’homme basée à Genève, et conduite par une équipe médicale de l’Institut de Médecine légale de l’Université de Lausanne, a révélé de nombreuses zones d’ombre et a soulevé un certain nombre de questions liées aux circonstances du décès et à des faits inexpliqués constatés sur le cadavre. Ces questions, formulées également par l’équipe médicale saoudienne qui a effectué une seconde autopsie sur les cadavres des victimes saoudiennes, ont été adressées par la voie officielle aux autorités américaines. A ce jour, elles restent sans réponse. Ce refus de fournir des explications aux interrogations des experts n’a fait que renforcer les soupçons et privilégier l’invraisemblance du suicide collectif dans un camp hautement sécurisé par des croyants dont la religion interdit l’atteinte à sa propre vie.

Une année après, presque jour pour jour, on apprend qu’un quatrième détenu a subi le même sort. Selon la version officielle, la victime, d’origine saoudienne, aurait été trouvée inerte hier dans sa cellule. Après une tentative de réanimation par le médecin du camp, le décès a été constaté.

Quelle que soit la cause du décès, les autorités américaines en sont responsables et même s’il s’agit d’un suicide, on a le droit de s’interroger sur les conditions de détention qui ont poussé des détenus croyants à un acte de désespoir d’une extrême violence.

Le camp de Guantanamo Bay a été ouvert en janvier 2002 dans le cadre de la « guerre mondiale contre le terrorisme ». Plus de cinq ans après, près de 400 détenus y subissent encore les affres du non droit, érigé en norme par l’Empire des Etats-Unis. Qui peut leur venir en secours ? En tous cas, pas leurs gouvernements qui s’attèlent servilement à plaire à leur maître, en pratiquant la torture généralisée par procuration, ni les gouvernements européens qui ne veulent pas trop irriter leur allié transatlantique. Le Conseil onusien et autres ONGs des droits de l’homme ne font pas le poids devant l’arrogance de l’Administration Bush. Il ne reste donc qu’une action citoyenne mondiale pour freiner cette régression de l’Humanité. Pourquoi ne décidons-nous pas de porter une fois par semaine un habit orange en guise de protestation ? Pour arborer une couleur qui pour certains est emblème de libération, et pour d’autres un symbole d’oppression et d’humiliation. Si l’on échoue à faire fermer Guantanamo Bay, on portera tous et à jamais la coresponsabilité de l’une des principales blessures morales du début de ce XXIème siècle.

Abbas Aroua
31 mai 2007

22/05/2007

Le minaret en Suisse : générateur de tension ou source de lumière


Le minaret soulève en Suisse un débat de plus en plus passionné. Cela fait plusieurs mois que je me retiens d’écrire au sujet de cet objet architectural qui orne la mosquée en pensant que la polémique qu’il suscite allait s’apaiser au bout d’un certain temps. Hélas ce n’est pas le cas. La semaine dernière des politiciens de la droite nationaliste ont lancé une initiative populaire fédérale « contre la construction de minarets ». J’estime donc utile de verser au débat quelques clarifications concernant les minarets.

Que d’interprétations ont été avancées sur la symbolique du minaret !

Ses défenseurs affirment qu’il symbolise le chiffre 1, faisant référence à l’unicité divine, ou qu’il a la forme de la lettre alif, première de l’alphabet arabe, soulignant la place du savoir dans la mosquée. D’autres y voient un indicateur qui pointe vers le Ciel et rappelle constamment la présence de l’Unique.

Ses détracteurs voient en lui un signe de puissance indiquant le caractère agressif de l’Islam ou un symbole phallique reflétant une culture patriarcale qui pérennise la soumission de la femme ; certains caricaturistes y voient même un missile pointé en direction de l’Occident.

Le Conseiller fédéral Christoph Blocher a jugé opportun d’intervenir dans le débat sur les minarets en les qualifiant, dans les colonnes du Matin Dimanche (6 mai 2007), de « signes de domination » et en s’interrogeant sur « leur place dans un pays chrétien comme la Suisse », en précisant toutefois que « la Confédération ne reconnaît aucune religion comme religion d'Etat. »

M. Blocher a raison de penser que le gigantisme et la surélévation excessive d’un ouvrage peut porter le message de puissance écrasante et de domination. Les historiens de l’architecture expliquent comment la taille imposante des édifices officiels dans les différentes civilisations, de l’Antiquité à l’ère moderne, a pour but d’impressionner l’individu et lui inculquer la soumission à l’ordre politique ou religieux. Cependant, M. Blocher se trompe manifestement en faisant une inférence concernant le minaret sans prendre la peine de s’informer sur son histoire et ses fonctions dans la cité.

Il convient de remarquer que le minaret n’existait pas dans les mosquées durant presque tout le premier siècle de l’Islam. Lorsque la construction de la première mosquée de l’histoire musulmane fut achevée à Médine, une discussion eut lieu entre le Prophète et ses compagnons sur le moyen de faire l’appel à la prière (adhaan). Plusieurs solutions furent suggérées, dont la cloche des chrétiens et la corne des juifs. C’est finalement la voix humaine qui fut adoptée. Bilal l’abyssin, fraichement affranchi de sa condition d’esclave, fut honoré en étant désigné par le Prophète pour prononcer le premier adhaan du toit de la mosquée. Ce fut le premier muezzin de l’Islam.

Les historiens datent l’apparition des premiers minarets à environ 80 ans après le décès du Prophète, notamment à Damas où régnait la dynastie omeyade. Les spécialistes de l’architecture islamique évoquent l’influence des églises byzantines de Syrie sur la conception des mosquées, le minaret étant le pendant du clocher. C’est peut-être pour cette raison que dans certaines régions du Monde arabe, notamment au Maghreb, le minaret est appelé saoumaa, un terme désignant aussi un ermitage ou couvent.

A l’origine, munis de torches, les premiers minarets servaient à l’éclairage des alentours des mosquées. Le terme Minaret vient en fait du mot arabe manaara, dérivé de nour (lumière), le minaret signifie donc littéralement phare. En outre, tel une tour de guet ou de crieur, le minaret offrait au muezzin une position avantageuse pour porter sa voix le plus loin possible dans des agglomérations urbaines de plus en plus étendues. Ainsi le minaret est aussi appelé en arabe mi’dhana : lieu de l’appel à la prière.

Il est évident qu’à l’apparition des hauts parleurs, le muezzin n’avait plus besoin de monter en haut du minaret. Ce dernier a perdu davantage de son utilité fonctionnelle avec le développement des réseaux d’éclairage urbain et les moyens techniques permettant au croyant d’être avisé du temps de la prière de manière très personnalisée (ordinateur, téléphone cellulaire, montre à quartz, etc.).

Cependant, le minaret garde toute sa dimension esthétique. Mince et élégant, intégré de façon harmonieuse dans les traditions architecturales locales du monde entier, loin d’inspirer un sentiment de domination, il est perçu comme une source de lumière à la fois physique et spirituelle. Il est associé à la prière ou salaat (de Sila) signifiant le lien permanent entre l’être humain et la Source de Lumière (an-Nour) qui est l’un des attributs du Créateur. C’est ce lien qui permet le ressourcement spirituel.

Les conflits générés par les projets de construction de mosquées en Suisse devraient être traités au niveau local dans un climat de confiance et de bon voisinage, loin de toute passion. La religion musulmane n’impose pas la présence d’un minaret dans une mosquée, ni encore moins sa taille ou sa forme. Ceux qui souhaitent édifier une mosquée avec minaret pourront concevoir l’architecture la plus appropriée et tenant bien entendu compte des impératifs urbanistiques et des souhaits de leurs voisins et concitoyens.

Si la laïcité ne permet pas, à juste titre, l’ingérence du culte dans les affaires de l’Etat, elle n’autorise pas davantage l’Etat de s’immiscer dans la gestion du culte dans ses moindres détails. Quant à ceux qui s’interrogent sur la place du minaret « dans un pays chrétien comme la Suisse », que dirons-nous alors si, par réciprocité, des pays musulmans en venaient à interdire les églises sur leurs sols, certaines d’entre elles étant par ailleurs des chefs d’œuvre architecturaux ?

Certains veulent hélas transformer un sujet banal en question de « sécurité nationale », à des fins souvent politiciennes. Par leurs attitudes et comportements irresponsables, ils excitent chez les non-musulmans l’instinct de peur et de rejet, et renforcent chez les musulmans le sentiment de déni et de frustration. Mesurent-ils seulement le risque qu’ils font encourir à l’harmonie sociale dans ce pays ? Quand prendront-ils conscience que ni la peur, ni la frustration n’est souhaitable si l’on a le souci de préserver un modèle de société fondé sur le respect, la cohésion, et la solidarité entre les citoyens ?

Abbas Aroua
 
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Das Minarett in der Schweiz: Konflikterzeuger oder Lichtquelle? 
 
Das Minarett ruft in der Schweiz eine immer leidenschaftlicher werdende Debatte hervor. Seit Monaten halte ich mich zurück über dieses Architekturobjekt, welches die Moschee schmückt, zu schreiben, da ich dachte, dass die Polemik, die es verursacht hat, sich nach einiger Zeit dämpfen würde. Leider ist dies nicht der Fall. Letzte Woche haben Rechtsaussen-Politiker eine eidgenössische Volksinitiative « Gegen den Bau von Minaretten » lanciert. Ich halte es also für nötig an der Debatte teilzunehmen und Einiges bezüglich der Minarette zu erläutern.

Welche Interpretationen doch über die Symbolik des Minaretts vorgebracht worden sind!

Seine Verteidiger behaupten, es würde die Ziffer 1 symbolisieren, das göttliche Einssein oder dass es auf die Form des Buchstaben alif verweist, der Erste im arabischen Alphabet, der den Platz des Wissens in der Moschee unterstreicht. Andere sehen darin einen Indikator, der stetig die Richtung des Himmels anzeigt und an die Anwesenheit des Einzigen erinnert.

Seine Gegner sehen in ihm ein Machtsymbol, welches den aggressiven Charakter des Islams darstellt oder ein Phallus-Symbol, welches eine patriarchalische Kultur widerspiegelt, die die Unterwerfung der Frau verewigt und einige Karikaturisten sehen im Minarett sogar eine Richtung Westen ragende Rakete.

Bundesrat Christoph Blocher hat es für nötig gehalten, in die Debatte über die Minarette einzugreifen, indem er die Minarette in der Westschweizer Sonntagszeitung Matin Dimanche (vom 6. Mai 2007) als ein “Zeichen von Beherrschung“ bewertete und er sich Gedanken mache “ob sie in einem christlichen Land wie der Schweiz einen Platz haben?” Allerdings erklärte er, dass ”der Bund keine Religion als Staatsreligion anerkennt.“

Herr Blocher denkt zu Recht, dass gigantische Ausmasse und extreme Erhöhung eines Bauwerkes die Botschaft von erdrückender Macht und Beherrschung überbringen kann. Die Architekturhistoriker erklären, dass die eindrucksvolle Höhe der offiziellen Gebäude in den verschiedenen Zivilisationen, vom Altertum bis zur modernen Ära, das Ziel hat, den Menschen zu beeindrucken und ihm die Unterwerfung zur politischen oder religiösen Macht einzuschärfen. Herr Blocher täuscht sich jedoch ganz offensichtlich, wenn er diese Folgerung im Bezug auf das Minarett zieht, ohne dass er sich bemüht, sich über seine Geschichte und seine Aufgabe in der Stadt zu informieren.

Es empfiehlt sich auch darauf hinzuweisen dass es während des 1. Jahrhundert des Islams in den Moscheen fast keine Minarette gab. Als der Bau der ersten Moschee der islamischen Geschichte in Medina vollendet war, fand zwischen dem Prophet Muhammad und seinen Gefährten eine Diskussion statt, wie man den Gebetsruf [adhan] machen könnte. Mehrere Lösungen wurden vorgeschlagen, darunter die Glocke der Christen und das Horn der Juden. Schliesslich wurde für die menschliche Stimme entschieden. Bilal der Abbessinier, der gerade aus seiner Versklavung befreit worden war, wurde von Prophet ernannt den ersten Gebetsruf des Islams vom Dach der Moschee auszurufen. Er war der 1.Gebetsrufer [muadhin] des Islams (auch Muezzin genannt).

Die Historiker geben den Bau der ersten Minarette ungefähr 80 Jahre nach dem Tod des Propheten an, besonders in Damaskus, wo die Umayyaden-Dynastie herrschte. Spezialisten der islamischen Architektur erwähnen den Einfluss auf die Konzeption der Moscheen von den byzantinischen Kirchen von Syrien, das Minarett ist das Pendant des Kirchturms. Vielleicht wird aus diesem Grund in einigen Regionen der Arabischen Welt, besonders im Maghreb, das Minarett auch suumah genannt, ein Wort das auch eine Einsiedlung oder ein Kloster bezeichnet.

Ursprünglich dienten die ersten Minarette, die mit Fackeln versehen waren, dazu die Umgebung der Moscheen zu beleuchten. Der Begriff Minarett stammt in der Tat vom arabischen Wort manaara, ein abgeleitetes Wort von nur (Licht) ab. Minarett bedeutet also wortwörtlich Leuchtturm. Ausserdem boten diese Wach- oder Ausrufertürme dem Muezzin eine vorteilhafte Position, seine Stimme konnte somit, in den immer zunehmenden städtischen Ballungsräumen, so weit wie möglich gehört werden. Folglich wird das Minarett auch im Arabischen mi' dhana genannt: Der Ort, von dem aus der Ruf zum Gebet erfolgt.

Es ist offensichtlich, dass seit der Existenz der Lautsprecher der Muezzin nicht mehr nach oben ins Minarett muss. Es verlor noch mehr von seiner funktionellen Nützlichkeit durch den Fortschritt in der Stadtbeleuchtung und durch die technischen Mittel, die dem Gläubigen erlauben persönlich über die Gebetszeit informiert zu werden, (über Rechner, Handy, Quarzuhr usw.).

Das Minarett bewahrt jedoch seine ästhetische Dimension. Schlank und elegant passt es sich harmonisch den örtlichen architektonischen Traditionen in der ganzen Welt an. Es ist weit davon entfernt einen Machtanspruch zu erheben, sondern wird als physische, wie auch geistige, Lichtquelle angesehen. Das Minarett ist mit dem Ritualgebet oder salah (von silah) verbunden, welches die ständige Beziehung zwischen dem menschlichen Wesen und der Lichtquelle (an-Nuur), ein Attribut des Schöpfers, symbolisiert. Diese Bindung erlaubt die innere Läuterung.

Die Konflikte, die durch die Bauprojekte von Moscheen in der Schweiz entstanden sind, müssten auf örtlichen Ebenen in einem Vertrauensklima und unter Rücksichtnahme der Umgebung angegangen werden, ohne jede Leidenschaft. Die islamische Religion verlangt nicht die Präsenz eines Minaretts in einer Moschee und noch weniger die Höhe, noch die Form. Jene, die wünschen eine Moschee mit Minarett zu bauen, können die passende Architektur planen, die selbstverständlich die urbanistischen Forderungen und die Wünsche der jeweiligen Umgebung und der Mitbürger berücksichtigt.

Wenn Laizismus, zu Recht, die Einmischung von Religion in die Staatsangelegenheiten nicht erlaubt, erlaubt sie aber auch nicht dem Staat sich in Religionsführung weitgehend einzumischen. Was jene betrifft, die sich über den Platz des Minaretts ”in einem christlichen Land wie die Schweiz” Gedanken machen, was würden wir denn sagen, wenn aus Gegenseitigkeit, in den islamischen Ländern, die Kirchen, wovon einige ausserdem architektonische Meisterwerke sind, verboten werden.

Manche wollen leider, oft zu politischen Zwecken, ein banales Thema in “nationale Sicherheit” verwandeln. Durch ihre unverantwortlichen Einstellungen und Reaktionen fördern sie bei den Nichtmuslimen den Angst- und Ablehnungstrieb und verstärken bei den Muslimen das Gefühl der Verweigerung und der Frustration. Ermessen sie aber das Risiko, welches sie der gesellschaftlichen Harmonie in diesem Land aussetzen? Wann werden sie sich dessen bewusst werden, dass weder Angst noch Frustration wünschenswert sind, wenn man danach strebt, ein Gesellschaftsmodell zu bewahren, das auf Respekt, dem Zusammenschluss und der Solidarität zwischen den Bürgern basiert?

Abbas Aroua

Übersetzung aus dem Französischen : Monica Hostettler

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Entre Conseil des Droits de l’Homme et Club des Dictateurs Honnis, le CDH cherche sa voie

Il y a une dizaine d’années, l’Algérie vivait sous le rythme des vagues de massacres qui exterminaient des hameaux entiers, avec une passivité, voire une complicité, des dirigeants de l’armée. L’opinion publique mondiale se mobilisât pour faire cesser ces massacres et pour qu’une commission d’enquête experte, indépendante et libre de ses mouvements, se rende en Algérie. Cette demande, soutenue par de nombreuses ONGs ainsi que par le Haut commissaire des Nations unies pour droits de l’homme, Mary Robinson, fut rejetée farouchement par le gouvernement algérien.

A la 54ème session de la Commission des droits de l’homme de l’ONU au printemps de 1998, une pétition ayant récolté plus de 5000 signatures de par le monde fut remise à la CDH et un sitting fut organisé à la sortie de la salle XVIII du Palais des Nations pour exiger le dépôt d'une résolution sur l’Algérie. Plusieurs chefs de délégations nous avaient assuré qu’ils soutiendraient une action pour l'Algérie si elle devait être décidée ; mais il fallait qu'un pays influent en prenne l'initiative. La CDH a terminé ses travaux sans qu'aucune action concrète concernant le drame algérien ne soit adoptée ; ce fut la déception pour les ONGs des droits de l'homme et les milliers de citoyens qui s’étaient mobilisés. L’Ambassadeur algérien, Mohamed-Salah Dembri, interviendra le 22 avril 1998 devant la CDH pour expliquer que la position de son gouvernement était « fidèle à cette tradition diplomatique qui est propre à l'Algérie depuis l'indépendance de refuser les œuvres périssables et les calculs étriqués pour favoriser les puissantes conjonctions de la communauté internationale sur le terrain du devoir collectif et solidaire ». Ce succès de la diplomatie algérienne était dû principalement à la « solidarité amicale » du groupe des pays africains et au « soutien fraternel » du groupe des pays arabes au sein de la CDH. Lors de son intervention, l’Ambassadeur algérien ne manqua pas de saluer : « L'appui unanime qui nous fut apporté, dans l'expression de nos positions par le monde du Non-alignement et par bien d'autres pays qui n'en sont pas membres, [qui] m'amène ici à m'acquitter d'un devoir de gratitude, de reconnaissance et de remerciements envers ceux qui, d'emblée, comprirent notre démarche et nous apportèrent leur soutien. »

Cet épisode malheureux de l’histoire de la CDH m’a conduit à exprimer ma désillusion vis-à-vis du système onusien, dans une contribution à l’ouvrage An Inquiry into the Algerian Massacres (Hoggar, Genève 1999).

A l’annonce de la création du Conseil des doits de l’homme, l’espoir renaissait de voir la nouvelle instance se détacher des pesanteurs politiques qui paralysaient la CDH. Mais hélas, mon enthousiasme fut de courte durée, car la même volonté de geler l’action onusienne a vite réapparu sous forme d’un groupe de pression formé d’Etats connus pour leur triste performance en matière de protection des droits de l’homme, et à leur tête... l’Etat algérien. Un groupe qui veut « tuer dans l’œuf » l’institution nouvellement créée en rendant inefficaces les rares mécanismes et procédures, hérités de la CDH, qui fonctionnaient à peu près correctement, et en s’attaquant en particulier aux experts indépendants des procédures spéciales.

Le quotidien algérien El Watan, sous la plume de son correspondant à Genève, Amine Djazaïri, soulignait le 30 novembre 2006, pendant la troisième session du CDH et avec beaucoup de fierté, le rôle de l’Algérie au sein du conseil des droits de l’homme pour s’attaquer aux experts indépendants de l’ONU et présentait l’adoption d’une résolution visant à imposer un « Code de conduite » aux expert indépendants comme « une première victoire de l’Algérie au nom des pays africains ».

Dans un entretien récent (Le Temps, 5 avril 2007) sur le Darfour, le chef de la mission algérienne, Idriss Jazairy, « renvoyait l’ascenseur » au gouvernement soudanais. Je suis conscient de la complexité de ce conflit. Que la vérité sur cette question se trouve quelque part entre ce qui est publié dans les rapports émis par les autorités soudanaises et ceux publiés par les chancelleries occidentales, avec les minimisations et exagérations des faits pour des considérations politiques, idéologiques, voire même géopolitiques. C’est d’ailleurs pour cela que nous voulions faire une appréciation de la situation et tenter d’approcher de plus près la réalité. Au début de cette année six ONG d’Europe, d’Amérique latine et du Monde arabe se sont regroupées pour aller au Darfour réaliser une mission d’enquête sur la situation des droits humains. Parmi ces organisations figurait le Centre d’étude des conflits et de la paix de la Fondation Cordoue. A la veille de notre départ nous avons reçu un refus catégorique non motivé des autorités soudanaises. A la même époque, d’autres tentatives ont également échoué, dont le voyage d’une délégation du Conseil des droits de l’homme. Cette attitude n’a fait que renforcer en moi la suspicion que le gouvernement soudanais aurait des choses à cacher concernant les violations des droits des populations musulmanes du Darfour, sous une république prétendument islamique.

Dans le même entretien l’Ambassadeur algérien évoquait la situation algérienne, notamment la question des « disparus », en des termes qui appellent à quelques commentaires.

Je suis heureux que l’Ambassadeur reconnaisse l’existence d’un problème de « disparus » en Algérie. Son prédécesseur nous avait habitués à un négationnisme cynique. En juillet 1998, alors que plus d’une dizaine de milliers de citoyens algériens avaient été disparus, enlevés par l’armée, la police, la gendarmerie et les milices gouvernementales, et au moment où de nombreuses familles de disparus étaient venues à Genève soumettre aux instances onusiennes des centaines de dossiers documentés sur des cas de « disparition », interrogé sur ce thème au journal de la TSR, Mohamed-Salah Dembri avait répondu : « On nous a donné deux noms depuis le début. Deux noms qui ont été avancés, sur lesquels nous avons tout de suite alerté nos autorités pour qu'elles nous donnent des réponses adéquates. Pour voir si ces personnes existent même à l'état civil. Il ne suffit pas de lancer un nom ; il faut prouver d'abord que c'est un citoyen algérien, qu'il existe, qu'il est né quelque part. Il ne suffit pas d'aller se balader dans Genève avec quelques pancartes, des photos fantaisistes, donner des lieux de détention fantaisistes et penser que ça y est, on a défendu les droits de l'homme. »

Mais lorsqu’Idriss Jazairy affirme que les disparitions « ont été surtout le fait de groupes armés », je pose la question de savoir qui a établi cette vérité ? Et sur la base de quelle investigation ? Sachant que depuis plus de dix ans, nous militons en faveur d’une enquête indépendante, et nous nous confrontons au refus systématique des autorités algériennes.

L’Ambassadeur nous apprend aussi que « les forces de l'ordre en sont aussi responsables à titre individuel » Mais alors quelle mesure a pris son gouvernement contre ces auteurs de crimes ? En a-t-il poursuivi un seul ? N’a-t-il pas au contraire promulgué une « charte pour la paix et la réconciliation nationale » qui glorifie et honore l’ensemble des services de répression, militaires et miliciens, et une ordonnance qui stipule qu’ « aucune poursuite ne peut être engagée, à titre individuel ou collectif, à l’encontre des éléments des forces de défense et de sécurité de la République, toutes composantes confondues », et qui menace d’une peine de 3 à 5 ans de d’emprisonnement tout citoyen qui « par ses déclarations, écrits ou tout autre acte » - un procès par exemple - « porte atteinte au institutions de la République algérienne démocratique et populaire, nuit à l’honorabilité de ses agents qui l’ont dignement servie, ou ternit l’image de l’Algérie sur le plan international. »

Et lorsque le diplomate algérien affirme que : « Nous avons été parmi les premiers à signer la convention sur les disparus », je me demande s’il pense sérieusement qu’une simple paraphe pourra régler un problème aussi sensible, tragique et complexe que celui des « disparus ». Par ailleurs, puis-je rappeler à M. l’Ambassadeur que la ratification du Pacte international relatif aux droits civils et politiques, son Protocole facultatif et la Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants, en septembre 1989, au milieu de la « parenthèse démocratique », n’a pas empêché, au lendemain du coup d’état de janvier 1992, la terrible vague de répression au cours de laquelle un quart de million de citoyens ont été tués et des dizaines de milliers ont été torturés.

La comparaison que l’Ambassadeur tente de réfuter, sans que la question ne lui soit posée, entre « les brigades de la mort engagées par les gouvernements d'Amérique latine pour combattre des opposants et la lutte que l'Algérie mène contre les terroristes », est révélatrice du malaise du régime algérien de voir, jour après jour, des témoignages, des analyses, des études académiques, des documentaires démontrer l’implication de certains cercles de l’Armée et des services de renseignements algériens dans des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité, dans le cadre d’une guerre contre insurrectionnelle, et sous couvert de lutte anti-terroriste.

Enfin, le plus cynique dans les propos du diplomate algérien c’est qu’il tente de justifier la « sale guerre » menée contre son peuple par une poignés de généraux sans scrupule, en usant d’arguments farfelus du type : « Il fallait peu pour que l'Algérie soit déstabilisée au point de ressembler à la Somalie. Cela aurait été catastrophique pour la région. »

En décembre 1999, M. Bouteflika a envoyé à Washington, comme ambassadeur, un ami aux qualités de diplomate éprouvées. Après les événements du 11 septembre ce dernier fut chargé de convaincre l’Administration Bush que l’Algérie était le meilleur allié des Etats-Unis dans sa « guerre contre le terrorisme ». Le renforcement, ces dernières années, des relations militaires et sécuritaires entre les deux pays porte à croire qu’il a rempli sa mission. En novembre 2004 le même ambassadeur fut dépêché à Genève pour pallier aux carences des méthodes peu diplomatiques de son prédécesseur et pour reprendre les choses en main au sein de l’ONU des droits de l’homme. Réussira-t-il son pari ?

Il est de l’intérêt des droits de l’homme et du devoir des rares pays qui les défendent et des ONGs et militants qui s’y consacrent, de faire face à cette fronde menée par l’Etat algérien visant à saper les fondements mêmes du CDH pour en faire non pas une « conscience de l’humanité », comme le prétend l’Ambassadeur d’Algérie, mais un instrument sous le contrôle des dictateurs, servant à consacrer la surdité de la communauté internationale aux lamentations des damnés de la Terre.

Abbas Aroua
23 avril 2007



Interview d’Idriss Jazairy

« Le Conseil sera la conscience de l'humanité »

Stéphane Bussard
Jeudi 5 avril 2007

L'Union européenne et les ONG se sont offusquées, au Conseil des droits de l'homme de l'ONU, ces dernières semaines, de l'attitude jugée complaisante d'Idriss Jazairy envers Khartoum et la crise du Darfour. L'ambassadeur algérien, coordinateur du groupe africain, explique sa position.

Le Temps: Vos prises de position sur le Darfour ont été jugées complaisante à l'égard de Khartoum.

Idriss Jazairy: Depuis que le Conseil des droits de l'homme s'est saisi de la question du Darfour, notre politique a toujours été cohérente. Elle est axée sur la quête de dialogue et de consensus. C'est pourquoi nous n'avons pas voulu qu'il y ait un vote sur le sort des victimes du Darfour, mais un consensus.

Le Temps: La quête de consensus à tout prix est parfois synonyme d'impunité...

Idriss Jazairy: Le consensus ne doit pas se faire au détriment des victimes. Il doit être dynamique. La résolution de compromis entre l'Union européenne et le groupe africain l'est. Elle prévoit des mesures concrètes pour appliquer les recommandations faites par la mission pour le Darfour. C'est cette manière de fonctionner qui permettra au Conseil de devenir la conscience de l'humanité.

Le Temps: Vous avez jugé illégitime le rapport de la mission pour le Darfour...

Idriss Jazairy: Le but du Conseil des droits de l'homme, c'est d'obtenir l'adhésion des Etats pour élever le niveau de protection des droits de l'homme. Jody Williams, qui a dirigé la mission pour le Darfour, a tout de suite parlé d'obligation de protéger. C'est prendre un marteau pour faire de l'orfèvrerie. On ne peut pas déclarer la guerre au gouvernement du Soudan. On devrait plutôt lui rendre hommage d'avoir accepté la pilule amère que constitue la résolution du Conseil.

Le Temps: Les groupes africain, arabe et l'Organisation de la conférence islamique n'ont-ils pas pris en otage le Conseil, notamment par rapport à Israël?

Idriss Jazairy: Quand un pays comme le Liban est mis à genoux par Israël, la moindre des choses est de consacrer une session spéciale à cette situation.

Le Temps: Oui, mais trois sessions sur quatre consacrées à Israël, c'est beaucoup.

Idriss Jazairy: C'est vrai qu'il y a une exacerbation émotionnelle résultant d'un sentiment d'impuissance due à l'arrêt du processus de paix en 1999.

Le Temps: Et les droits de l'homme en Algérie?

Idriss Jazairy: Nous sortons d'une décennie très éprouvante où plus de 100000 personnes ont été tuées. Nous disons: plus jamais ça. Quant aux disparitions - nous avons été parmi les premiers à signer la convention sur les disparus -, elles ont été surtout le fait de groupes armés. Les forces de l'ordre en sont aussi responsables à titre individuel. Mais il ne faut pas confondre les brigades de la mort engagées par les gouvernements d'Amérique latine pour combattre des opposants et la lutte que l'Algérie mène contre les terroristes. Il faut bien s'en rendre compte. Il fallait peu pour que l'Algérie soit déstabilisée au point de ressembler à la Somalie. Cela aurait été catastrophique pour la région.

Rectificatif du 10 avril 2007
Le Temps

Dans l'article intitulé « Le Conseil sera la conscience de l'humanité », paru dans nos éditions du 5 avril, nous avons écrit que l'ambassadeur algérien Idriss Jazairy affirmait que la résolution adoptée par le Conseil des droits de l'homme sur le Darfour prévoyait « des mesures concrètes pour appliquer les recommandations faites par la mission pour le Darfour ». Ce n'est pas ce qu'a voulu dire l'ambassadeur algérien, qui avait jugé illégitime le rapport de la mission pour le Darfour rédigé par l'Américaine Jody Williams. Il pensait aux recommandations qui existaient déjà avant le rapport Williams et qui découlaient de l'ex-Commission des droits de l'homme.